Pratico-pratique

Gestion du changement : « il faut développer une culture apprenante », Entretien avec Marie-Pier St-Hilaire

Mercredi 8 avril 2020

Gestion du changement : « il faut développer une culture apprenante »

Entretien avec Marie-Pier St-Hilaire

Les spécialistes en accompagnement d’entreprises le répètent depuis longtemps déjà : on gagne toujours à s’adapter au changement. Mais comment devrait-on réagir lorsque l’on perd ses repères? Marie-Pier St-Hilaire, qui est présidente-directrice générale d’Edgenda, une entreprise spécialisée en gestion des savoirs et du changement, propose quelques pistes de réflexion.

Comment fait-on pour demeurer productif quand un événement perturbateur survient?

Chez Edgenda, nous disons depuis des années que l’humain et la technologie sont plus forts ensemble qu’isolément. Il faut donc apprendre à employer la technologie tout en instaurant une culture d’entreprise qui favorise le développement personnel et l’acquisition de compétences.

Lorsque l’on aborde la gestion du changement, il est important de s’attaquer au stress chronique, c’est-à-dire à ce qui est associé à un élément perturbateur et qui cause du stress tous les jours. C’est ce stress chronique qui déstabilise la personne dans ce qu’elle est et dans sa façon de fonctionner. Il faut donc recréer des habitudes qui prennent en compte l’individu, l’équipe et l’entreprise.

Pour ce qui est de l’individu, il faut s’attarder aux habitudes de vie et à la conciliation travail-vie. Afin de réduire le stress, l’individu doit adopter à nouveau des habitudes quotidiennes. Ces petits rituels permettent de s’ancrer dans la nouvelle réalité et de rendre le stress et l’anxiété plus supportables. Selon la recherche, il faudrait voir cette période de changement comme un « nouveau commencement », qui permet à chacun de réévaluer son rôle dans les nouvelles circonstances. Plus l’on s’estime utile, plus l’on voit son stress diminuer. Concrètement, l’individu doit continuer de développer ses compétences, d’échanger avec ses pairs, de lire sur des sujets qui le font sortir de sa « zone d’expertise ». En bref, il faut se stimuler intellectuellement, s’obliger à apprendre. Cette approche rappelle un des principes du darwinisme, selon lequel ce ne sont pas les plus forts qui s’en sortent le mieux, mais bien ceux qui parviennent à s’adapter.

Concernant l’équipe, il faut revoir les règles du jeu afin de rendre l’unité fonctionnelle, capable d’accepter sa vulnérabilité et de continuer de former un « clan ». La confiance est primordiale. Ensuite, il faut établir des règles de communication claires, car l’enjeu n’est pas d’apprendre à communiquer à l’aide de la technologie, mais de réduire la distance que son utilisation instaure. Chaque membre de l’équipe est habitué à un certain degré de proximité qui contribue à la pertinence de son travail et qui semble souvent nécessaire à l’équipe dans son ensemble pour bien s’acquitter de ses tâches. Il faut donc repenser les façons de communiquer afin de favoriser la cohésion de l’équipe et de l’aider à s’accommoder aux circonstances.

Finalement, les gestionnaires de l’organisation doivent apprendre à inculquer une culture d’apprentissage. On a beaucoup parlé ces dernières années de culture d’innovation, mais pour instaurer celle-ci, il faut d’abord se permettre de faire les choses différemment, notamment en adoptant des habitudes de travail différentes. C’est ainsi qu’on peut libérer la créativité. En valorisant l’acquisition du savoir, l’entreprise aide le personnel à sortir de sa zone de confort afin d’élargir ses horizons sans pour autant vivre un stress chronique. Une fois bien implantée, la culture d’apprentissage permet à la culture d’innovation d’émerger.

La situation actuelle pourrait donc avoir des retombées positives?

Les organisations qui sauront s’adapter à la situation actuelle seront les nouveaux leaders. C’est ce que l’Université de Harvard appelle le « nouveau commencement ». Chose certaine, tout ne reviendra pas exactement comme avant. Ce que les entreprises auront mis en place pendant la pandémie leur permettra de se propulser différemment. Le lien d’emploi créé à distance ne disparaîtra pas, pas plus que la capacité de composer avec la vulnérabilité et de montrer de l’empathie, ou que l’utilisation des technologies et des solutions numériques mises en place dans les commerces de détail. Le télétravail aura changé les façons de communiquer et d’utiliser la technologie. Les conséquences de la situation actuelle seront bénéfiques si l’on apprend à composer avec le stress qu’elles provoquent en ce moment. Chose certaine, il ne faut pas s’arrêter; sombrer dans la léthargie ambiante n’est pas une option. Peu importe les circonstances, il faut apprendre à apprendre, ou continuer à le faire.

Quelles actions concrètes devrait-on envisager?

Au Canada, on constate que le virage numérique aurait dû être plus avancé qu’il l’est actuellement, et ce, dans tous les secteurs. Chaque entreprise devrait faire un travail d’introspection afin de déterminer les actions qui pourraient profiter à ses clients et à son personnel, de faire évoluer son modèle d’affaires et de réfléchir à la façon dont elle pourrait recourir à la technologie pour parvenir à ses fins. Personnellement, je recommande de planifier les changements à partir du modèle d’affaires plutôt que des acquis, que j’appelle « le patrimoine ». Il faut se demander ce que l’on ferait si l’on créait l’entreprise en 2020 : comment la positionnerait-on et quel serait son modèle d’affaires? Ensuite, il faut harmoniser cet idéal au patrimoine. Lorsque de petites entreprises émergent et déclassent de gros joueurs, c’est souvent parce qu’elles ne s’embourbent pas dans leur patrimoine. Cet enlisement, c’est le problème actuel des épiceries. Au lieu de se mettre véritablement au commerce en ligne et de développer leur offre en conséquence, elles ont continué à offrir ce qu’elles ont toujours offert sans oser bousculer les habitudes parce que la croissance était au rendez-vous. C’est l’entreprise qui doit, en quelque sorte, convaincre les consommateurs de changer leurs habitudes. Au pays, les entreprises ont fait preuve d’inertie sur ce plan, croyant qu’elles pouvaient continuer tranquillement de faire les choses comme elles les avaient toujours faites.

À Edgenda, nous offrons des formations aux entreprises pour les aider à amorcer leur transformation numérique et nous leur répétons que les compétences absolument nécessaires pour bien opérer ce virage ne sont pas si nombreuses. On pense souvent que le commerce électronique est très compliqué et cher à implanter, mais il existe aujourd’hui plein de petites solutions faciles à mettre en œuvre. Ce qui est plus complexe, c’est combler le manque de compétences. Beaucoup d’entreprises devraient s’informer des outils bureautiques qui faciliteraient, entre autres, la communication et les échanges en interne. La plateforme Office 365 — ne serait-ce que ça — ne coûte vraiment pas cher, et pourtant, peu d’entreprises québécoises l’ont implantée.

Pour conclure, que diriez-vous à ceux que l’avenir inquiète?

Osez vous projeter dans l’avenir. Moi, je suis confiante. Il faut évoluer, ce n’est plus un choix. Ceux qui sauront se renouveler parviendront à tirer leur épingle du jeu.

 

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